
Hymne à la vie
SAMEDI MATIN
Au réveil Marie-Josée s'est levée sans faire de bruit; elle prépara le café et mit sur la table tout ce qu'il fallait pour déjeuner et, sur la pointe des pieds, sortit sur la galerie pour ne pas troubler le sommeil de Marlène et s'installa sur l'un des deux fauteuils en osier près de la porte moustiquaire pour bien l'entendre lorsqu'elle s'éveillera, ce qui lui permettra ainsi en attendant de contempler cette unique et grandiose nature. Ce réveil lui plaît; elle se sent chez elle regardant de tous les côtés en se disant:
C'est fou ce que la vie peut donner! ici j'éprouve une sensation comme si j'étais enfin arrivée quelque part.
Et soudain elle se sentit prise par une émotion animée par sa passion et elle décida d'aller auprès d'elle la réveiller.
Rendue à ses côtés elle se mit à s'attendrir de la voir dormir; elle prit le temps de bien l'observer, car c'est inimaginable tout ce qu'elle peut voir de beau en elle. Elle dormait tellement bien qu'elle ressortit en catimini. Elle en profita au passage pour se prendre un autre café et elle alla dehors en amenant aussi tout ce qu'il lui fallait pour fumer juste un peu, à peine, question de figer dans sa mémoire ces moments pour l'éternité; un peu perdue dans ses pensées, émerveillée par le décor, et celle qui dormait encore.
Dans ce silence tout ce que je vois lui ressemble et me plaît. Tout est si calme et au travers de tout ça je sens la force de la vie qui m'envahit et qui me dit, regarde c'est vrai cette fois et tu es là, c'est là devant toi et tu en fais partie.
Elle ne l'avait jamais ressenti aussi fort cette force qui nous fait croire à la vie. C'était si fort que cela s'est transformé en quelques larmes sans qu'elle soit peinée et sans qu'elle puisse tout expliquer. Elle entendit un bruit et elle rentra immédiatement la retrouver à la cuisine.
-T'as bien dormi?
-Comme un bébé! et toi?
-Très, très bien. Est-ce moi qui t'ai réveillée? J'avais réussi à ne pas faire de bruit, mais lorsque je suis sortie j'avais les mains prises et je n'ai pu empêcher la porte de claquer.
-J'aurais encore pu dormir, mais je te savais debout et j'avais trop hâte de te retrouver.
-Bouge pas! je te fais à déjeuner. Tiens v'là toujours le café. Tu prends des rôties?
-C'est parfait ce sera assez. Ça fait longtemps que tu es levée?
-Pas trop, j'en ai profité pour sortir et regarder, c'est le plus beau matin que j'ai passé depuis que je suis née.
Marlène mit alors ses lunettes pour mieux voir. C'était là une évidence et elle lui demanda tout attendrie:
-Tu as l'air tout émerveillée! tu as pleuré?
-C'est beau ici tu sais et je me sens bien; quelques larmes, c'est l'émotion. C'est tellement agréable et apaisant d'être avec toi et je t'aime!
Marlène est très émue et elle ne chercha même pas à contenir quelques larmes de joie.
Marie-Josée à nouveau ne put retenir les siennes à la voir ainsi réagir en lui affirmant:
-Je t'aime tellement moi aussi ma chérie! On devrait juste aller se promener ma belle ce serait assez, on pourrait jaser.
-Quand tu es prête, je le suis.
-Donne-moi le temps de finir ma rôtie; quelques petites retouches à ma personne, question de ne pas faire peur. J'ai tu les yeux bouffis? J'ai pas trop l'air d'une morue!
-Pas du tout! ça te va bien.
Arrivées au dehors Marlène choisit de faire découvrir à sa douce un chemin forestier non pavé et très peu emprunté.
Il sillonne au travers d'une nature brute et saisissante qui ne garde à présent que comme seul souvenir du passage de l'homme qu'une végétation très jeune et ce large sillon nivelé à l'aide de matériaux trouvés sur place par les exploitants et où la nature démontre bien que ce n'est qu'une question d'années avant qu'elle ne regagne implaccablement le terrain qui lui a été dérobé.
Marie-Josée enchantée par l'endroit demanda:
-Où ça conduit?
-Près du village.
-Est-ce bien long pour se rendre?
-Je ne peux pas dire exactement, au moins une heure à une heure et demie, facile!
-Ça se fait bien nous ne sommes pas pressées, c'est beau.
Et Marie enchaîna et lui expliqua un peu tout ce qui peut l'émerveiller en commençant par l'endroit où elle est et qui lui en rappelle un autre.
Et elle se servit de cette conjoncture pour lui faire comprendre pourquoi certains lieux l'émeuvent et elle fit à Marlène la description de toute une situation dans laquelle elle avait été plongée par la force des choses et pour la placer dans le contexte elle lui dit:
Une fois après avoir dû quitter brusquement un emploi de barmaid dans un bar de la rue principale à La Tuque, ça fait déjà un peu plus d'un an, je devais quitter officiellement l'endroit et revenir dans ma région. Je n'arrivais plus, ma co-locataire s'était éclipsée me laissant seule pour tout payer et c'est là que tu te rends compte que souvent les amis sont comme des rats, ils quittent le bateau avant qu'il coule.
Je me suis ramassée seule pour paqueter mes petits sans aucune aide. Je suis partie en éprouvant la sensation que tous me fuyaient comme la peste. J'étais à bout, je n'avais pas de moral. J'avais emprunté la 155 le coeur très gros et après quelques kilomètres la réception radio est devenue trouble; j'en avais donc profité pour insérer dans mon lecteur de cassettes le double d'un oeuvre d'une artiste qu'une amie m'avait fait afin de me la faire découvrir. Elle est Irlandaise je pense! Elle a même des clips qui passent parfois, tu sais celui où il y a des éclairs et des éléphants et des tam-tam africains.
Tout en lui énumérant cela elle se rendit compte que Marlène connaissait très bien cette artiste dont elle venait de lui parler.
-Tu la connais?
-Oui! elle me plaît beaucoup, c'est tellement relaxant.
Les goûts de Marie-Josée étaient généralement portés vers diverses formes de rock: comme le hard, l'alternatif et le progressif. Alors, pour elle, le nouvel âge ça sonnait un peu comme moyenâgeux. Son opinion a bien changé depuis.
-Maintenant je trouve ça très intéressant. D'habitude le nouvel âge que j'écoutais c'était tout le temps trop tranquille. L'air est bon, mais ça ne change pas, c'est toujours les mêmes petites maudites notes qui reviennent mais avec cette compositrice interprète c'est différent. J'aime assez pour souhaiter qu'il y en ait plus dans le même style qu'elle.
-C'est vrai que dans ce genre de musique là il y en a beaucoup, que musicalement c'est pas des grosses trouvailles mais, pour sa part, elle a fait trois albums incroyables.
-Les as-tu tous?
-Oui!
-Tu me feras entendre ça; je fais juste y repenser et puis je ré-entends l'air de sa musique, sa voix qui s'élève et je vois même le paysage devant moi.
-Allez décris-le moi? Tu piques ma curiosité.
-T'es vraiment intéressée?
-Mai oui, vas-y! ça me plaît la façon que tu as de raconter.
-La route devant moi longeait la rivière sinueuse au creux de ces montagnes majestueuses. La journée avait été plus douce et il y avait eu beaucoup de pluie qui s'était changée par la suite en verglas ce qui avait enrobé les arbres lourdement. C'était très glissant et une camaro c'est pas vraiment ce qu'il y a de mieux sur la glace et avec une remorque en plus, là c'était l'enfer. J'avais peur de me ramasser river dans le décor ou de faire une collision avec un poids lourd, mais il n'était pas question que je remette mon départ pour ça.
Le mercure avait commencé à descendre rapidement dans la dernière heure si bien que l'eau qui ruisselait assez abondamment sur les flancs escarpés avait partout comme figée brusquement avant d'arriver, c'était la fin de l'après-midi, la tempête se levait et le soleil perçait au travers des nuages créant ainsi un éclairage tamisé qui rendait féériquement châtoyant tout ce décor glacé. L'immensité du paysage et la force des éléments ne pouvaient que me faire voir la force et la grandeur de la nature et la fragilité de ma vie face à autant d'énergie.
Marlène resta complètement baba et elle l'invita à continuer par son attitude toute attentive.
Marie-Josée poursuivit son histoire.
Et soudainement, dans ce cahot atmosphérique, il m'était revenue à l'esprit tout ce que j'aurais à traverser pour en arriver à une vie moins mouvementée et plus saine, mais j'étais fermement décidée à tourner la page et à recommencer. Je voyais tout défiler dans ma tête et je laissais derrière moi tout ce que je ne pourrais changer de toute façon.
À cette époque-là il n'y avait pas grand-chose qui me rattachait à la vie, à part qu'au fond de moi j'avais toujours l'espoir de trouver l'amour avant que le sablier n'ait laissé échapper ses derniers grains et là la musique qui jouait m'a réconfortée, j'avais cessé de pleurer.
Elle était encore toute renversée juste d'avoir revécu cette période de sa vie.
Marlène n'ajouta rien, elle se contenta de la laisser poursuivre dans son élan.
-Cela me rappelait notre échelle sur laquelle notre longivité ne peut être comparée et j'espérais rejoindre une autre forme sur laquelle le temps, à l'exemple du décor, aurait moins d'emprise et face à cette beauté, sans que je puisse expliquer comment tout cela a pu être créé je m'en suis remise à celui qui l'a créée et j'ai vu la beauté dans cette fragilité et je me suis
émerveillée de ce qu'il a pu y intégrer.
Marlène, à son tour, échappa quelques larmes lorsqu'elle a compris le sens du mot fragilité qu'elle avait employé et elle dit à Marie-Josée:
-Eh bien moi pour qui des choses aussi simples et anodines que le froid qui permet d'entrer me réchauffer sont merveilleuses, là je suis renversée.
Marlène ne pouvait maintenant plus s'empêcher d'être ravie par sa beauté intérieure et elle lui demanda de lui faire partager sa façon de percevoir.
Ce qu'elle fit sur le champ.
-C'est vrai face à tout ça il ne restera que ce qu'on y laissera et même là il faudra que ce soit quelque chose qui ne vieillit pas.
Marlène est complètement captivée par ses propos et elle lui demanda:
-Comme quoi?
-Des écrits, un truc du même genre, car tout ce que l'on transforme finit par perdre la forme et nous rappelle notre propre borne.
-Tu peux te figurer avec lucidité que l'on n'est pas là pour durer; on devrait se le rappeler plus souvent, on ne verrait plus la vie sous le même jour. Quand on s'arrête et qu'on y pense au fond c'est tellement évident que la moindre chose dans ce monde nous rappelle la précarité de la vie mais aussi la grandeur des forces qui nous anime, ainsi malgré le fait que le paysage me survivra, je préfère être juste de passage. Je ne voudrais pas être juste un décor, mais d'un autre côté il est vrai que si on ne laisse pas un écrit ou un quelconque truc ce monde ne pourra jamais savoir que nous avons déjà existé ailleurs que dans les statistiques quand nous serons trépassées. Mais il faut faire attention si l'on choisit de s'exprimer par ce médium, cela peut s'avérer dangereux car nous sommes malheureusement condamnées à voir le monde selon notre point de vue et notre perspective est étroite et absolument pas infaillible, alors je crois qu'il est impératif de considérer que le plus important est de ne pas se prendre pour le centre de l'univers et prétendre que nos réflexions mériteraient que nos semblables nous portent au niveau des dieux.
-Je suis bien d'accord avec toi. C'est un fait qu'il ne faut pas se prendre pour le nombril du monde.
Et sans s'interrompre Marie-Josée y alla alors d'une observation bien de son cru pour para-phraser.
-Regarde, juste à titre d'exemple, quand on sort de la ville on se rend compte que l'on habite un petit univers que l'on s'est créé sur un monde qui a du mal à nous supporter. Nous sommes très limitées, car dans l'espace de toute notre vie notre petit monde est trop grand pour qu'on ait le temps d'en faire le tour et nous sommes trop petits face à l'immensité de l'univers pour changer quoi que ce soit à ces règles établies.
-Ça rend la vie précieuse, riches ou pauvres on n'y échappe pas; on meurt, c'est là qu'elle prend sa valeur.
Marie-Josée sans réserve afficha ses convictions.
-Ce que je ressens au fond de moi c'est plus grand encore. Je crois que la vie qui est en moi s'en ira et pourra aspirer à une autre réalité.
Leurs philosophies se rejoignent et Marlène lui souligna:
-C'est ce que j'aime croire et que j'espère aussi, sans ces bouées pour se raccrocher, je ne comprendrais vraiment pas comment on pourrait affronter tout ça. Je suis comme toi et c'est aussi ce qui me donne le courage de glisser vers ma destinée.
Il y a le bien et le mal, les deux on peut les constater et je préfère ne rien avoir à me reprocher. J'ai choisi de garder ma dignité face à toute la beauté de celui qui a tout créé et je crois que, peu importe ce que l'on devra traverser, on trouvera toujours espoir quand on constate les évidences de sa présence.
-C'est un hymne à la vie, un face à face, face à la vie.
Et tout en poursuivant leur randonnée pédestre toutes heureuses, elles devinrent plus silen-cieuses et songeuses rêvassant une et l'autre en elles-mêmes à de grands projets, car ..........
extrait de mon roman, Les femmes de la porte d'à côté
Pierre Patry 1994
